La méthode de Descartes à l'ère de l'IA agentique
Tout le monde cite la deuxième règle de Descartes pour justifier le découpage d'un système d'IA en agents. Presque personne ne lit la fin de la phrase. Relue en entier, la méthode de 1637 dit des choses très précises sur la conception d'agents IA en production : où couper, dans quel ordre avancer, comment vérifier, et surtout comment agir avant d'avoir la certitude.
Demandez à un assistant IA d'appliquer la méthode de Descartes à l'ingénierie des agents : il vous rendra en quelques secondes une correspondance impeccable. Évidence : ne jamais faire confiance au code généré. Analyse : découper en micro-agents. Synthèse : assembler du plus simple au plus complexe. Dénombrement : tout tester, tout superviser. Rien n'y est faux, et presque rien n'y est neuf : ce sont les bonnes pratiques de n'importe quel guide, auxquelles Descartes sert de caution plutôt que de méthode.
Le texte original est plus exigeant. Il fixe à la division une limite que la mode du multi-agents ignore. Il décrit une montée « par degrés » qui ressemble trait pour trait à la façon dont on devrait accorder de l'autonomie à un agent. Et dans sa troisième partie, que ces correspondances ne citent jamais, il propose une « morale par provision » : des règles pour agir pendant que le jugement reste incertain. C'est exactement la condition d'un agent en production.
I Évidence : en IA, la certitude devient statistique
La première règle commande de « ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle », et d'« éviter soigneusement la précipitation et la prévention ». Avec un modèle de langage, l'évidence au sens de Descartes est hors d'atteinte : la même demande peut produire deux réponses différentes, et une réponse juste aujourd'hui peut devenir fausse après une mise à jour du modèle.
L'évidence devient donc statistique. Un agent n'est « vrai » qu'à travers un jeu d'évaluation représentatif, un taux de réussite mesuré et un seuil d'erreur acceptable, fixé avant le développement et non après la démo. La précipitation, en IA, c'est la démonstration réussie que l'on prend pour une preuve.
Douter aussi du juge
Pour évaluer à grande échelle, on confie souvent la notation à un autre modèle : c'est le « LLM-as-a-judge ». C'est utile, mais cela déplace le problème plus que cela ne le résout : on remplace un oracle non vérifié par un autre. Le réflexe cartésien consiste à calibrer ce juge sur un échantillon annoté par les experts métier, et à refaire ce calibrage à chaque changement de modèle.
Juger l'agent sur ses actes, pas sur ses explications
On lit souvent qu'il suffit de faire « verbaliser » son raisonnement à un agent pour savoir pourquoi il a agi. Une étude publiée par Anthropic en 2025 en montre les limites : quand on glissait un indice dans la question, les deux modèles de raisonnement testés ne mentionnaient cet indice dans leur chaîne de pensée que dans 25 % et 39 % des cas en moyenne, alors même qu'ils s'en étaient servis pour répondre.
Descartes formulait la même prudence à propos des humains. Pour connaître les véritables opinions de ceux avec qui il vivait, il jugeait devoir « plutôt prendre garde à ce qu'ils pratiquaient qu'à ce qu'ils disaient », car « l'action de la pensée par laquelle on croit une chose » diffère de « celle par laquelle on connaît qu'on la croit ». Pour un agent, la consigne est claire : journaliser et vérifier ses actes (outils appelés, paramètres, effets), et traiter ses explications comme un indice, jamais comme une preuve.
Douter des entrées : le malin génie
Dans les Méditations de 1641, Descartes pousse le doute jusqu'à supposer un malin génie occupé à le tromper. Pour un agent qui lit des emails, des pages web ou des documents, ce n'est pas une hypothèse philosophique : c'est un modèle de menace. Simon Willison décrit une « lethal trifecta », un trio fatal : un agent qui a accès à des données privées, qui est exposé à du contenu non fiable et qui peut communiquer vers l'extérieur peut être retourné par un simple texte, au point d'envoyer ces données à un attaquant. Nous y consacrerons un prochain article.
II Analyse : diviser les difficultés, pas les territoires
Diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait, et qu'il serait requis pour les mieux résoudre. — Discours de la méthode, deuxième partie
La phrase est presque toujours citée tronquée, arrêtée à « autant de parcelles qu'il se pourrait ». Sa seconde moitié change tout : on divise autant qu'il est requis pour mieux résoudre, pas davantage. Et ce que l'on divise, ce sont les difficultés, c'est-à-dire les problèmes à résoudre, pas les domaines de connaissance ni les équipes.
La mode du « multi-agents par défaut » oublie ces deux précisions. Les retours d'expérience les plus solides vont pourtant dans le sens de Descartes. Anthropic recommande de chercher la solution la plus simple possible et de n'ajouter de la complexité que lorsqu'elle est nécessaire, quitte à ne pas construire de système agentique du tout. Cognition jugeait en 2025 fragiles les architectures où plusieurs agents collaborent sur une même tâche : les décisions s'y dispersent et le contexte circule mal d'un agent à l'autre. Anthropic indique enfin que, dans ses mesures, les systèmes multi-agents consomment environ quinze fois plus de tokens qu'une conversation classique, ce qui les réserve aux tâches dont la valeur le justifie.
Retour d'expérience : d'un agent par domaine à un agent par intention
Lors d'une mission pour un grand compte, la première architecture suivait l'organisation : une dizaine d'agents, un par domaine, chaque domaine correspondant à une équipe. C'est la loi de Conway appliquée à l'IA : dès 1968, Melvin Conway observait qu'une organisation produit des systèmes dont la structure copie sa propre structure de communication. Les symptômes sont vite apparus :
-
Un routage ambigu. Pour une même demande, plusieurs agents pouvaient être candidats.
-
Des demandes à cheval sur deux domaines. Les questions réelles des utilisateurs ne respectent pas les frontières entre équipes.
-
Trop d'outils par agent. Couvrir tout un domaine, c'est en porter tous les outils, et multiplier les occasions de choisir le mauvais.
-
Un contexte saturé. Les instructions, les outils et les documents de tout un domaine se disputaient la fenêtre de contexte.
-
Des tests impossibles à cibler. Quand un agent couvre tout un domaine, on ne sait plus quel comportement précis on évalue.
Nous sommes passés à un agent par intention. Une intention est un résultat précis que l'utilisateur cherche à obtenir, défini à partir d'un besoin produit identifié. Un exemple fictif pour illustrer : au lieu d'un agent « facturation », un agent « contester une facture ». Trois règles ont rendu ce découpage tenable :
-
Une intention, un agent, de bout en bout. Aucun passage de relais entre agents, donc aucun contexte à faire transiter de l'un à l'autre.
-
Un routage centralisé. Un point d'entrée unique oriente chaque demande vers l'agent de l'intention correspondante.
-
Un registre unique. Toute demande de construction d'un nouvel agent passe par ce registre, qui vérifie si l'intention est déjà couverte par un agent existant. L'équipe produit valide l'ajout de chaque intention. On réutilise avant de construire.
La leçon ne porte pas sur le nombre d'agents, mais sur le critère de découpe. Un agent par intention a un contexte étroit, peu d'outils et un périmètre que l'on sait tester. Et le registre fait respecter la seconde moitié de la phrase de Descartes : sans lui, les agents d'intention se multiplieraient en doublons, et l'on aurait divisé bien au-delà de ce qui était requis.
III Ordre : monter « comme par degrés » vers l'autonomie
La troisième règle demande de « conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés ». On en tire d'habitude une consigne de développement : coder et valider d'abord les briques simples, puis les assembler. C'est juste, mais l'idée la plus utile est ailleurs : l'autonomie d'un agent, elle aussi, se gravit par degrés.
-
Degré 1, la lecture. L'agent consulte et répond, il n'agit sur rien.
-
Degré 2, la suggestion. Il prépare une action (un brouillon, une requête, un ticket) qu'un humain exécute.
-
Degré 3, l'action validée. Il agit lui-même, mais chaque action qui a un effet passe par une validation humaine.
-
Degré 4, l'action autonome. Il agit seul, dans un périmètre borné et sous supervision.
On ne monte d'un degré qu'avec une preuve : le taux de réussite mesuré au degré précédent. C'est là que le découpage par intention paie une seconde fois, car l'autonomie s'accorde intention par intention, et non au système entier. Un même système peut traiter seul la consultation d'un statut de commande et rester au stade de la suggestion pour un remboursement.
La fin de la règle mérite aussi d'être lue : il faut supposer « même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres ». Rien n'impose d'ordre entre vos intentions : c'est à vous d'en fixer un. Commencez par celles qui sont fréquentes, peu risquées et réversibles.
IV Dénombrement : l'exhaustivité est impossible, la revue ne l'est pas
La dernière règle demande de faire « des dénombrements si entiers et des revues si générales » que l'on soit « assuré de ne rien omettre ». Pour un agent qui reçoit du langage naturel, l'espace des entrées possibles est infini : aucun dénombrement ne sera jamais entier, et promettre un « contrôle à 100 % » contredit la nature même du système. Ce qui reste à portée, ce sont des revues aussi générales que possible :
-
Échantillonner les traces de production, et pas seulement les jeux de test constitués avant le lancement.
-
Classer les erreurs par type (mauvais routage, mauvais outil, mauvais paramètre, réponse non fondée) pour savoir où agir.
-
Transformer chaque incident en cas de test : le jeu d'évaluation grandit avec la production.
-
Rejouer ce jeu à chaque changement de modèle, de prompt ou d'outil.
Le registre des intentions est lui aussi un dénombrement. Savoir quels agents existent, ce qu'ils couvrent et qui en répond, c'est le point de départ pour classer chaque système selon les niveaux de risque de l'AI Act.
On présente souvent l'agent comme un système qui « apprend ». En production, un agent fondé sur un LLM ne corrige pas seul ses erreurs : ce qui apprend, c'est l'équipe qui relit les traces et enrichit les tests. Le dénombrement reste un travail humain.
V La règle oubliée : la morale par provision
La troisième partie du Discours s'ouvre sur une image que tout architecte reconnaîtra. Avant de rebâtir le logis où l'on demeure, il ne suffit pas de l'abattre, de réunir matériaux et architectes et d'en tracer le plan : « il faut aussi s'être pourvu de quelque autre où on puisse être logé commodément pendant le temps qu'on y travaillera ». Descartes se donne donc une morale par provision, « afin que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions, pendant que la raison m'obligerait de l'être en mes jugements ».
C'est la condition exacte d'un agent en production. On n'aura jamais la certitude que le modèle a raison, et il faut pourtant décider, déployer, agir. L'image du logis donne déjà une première consigne : garder le processus existant en état de marche, canal humain compris, pendant que l'agent monte en charge. Viennent ensuite trois maximes.
Maxime 1 : obéir aux lois, et préférer ce qui est réversible
La première maxime consiste à « obéir aux lois et aux coutumes de mon pays » et à suivre « les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l'excès ». Pour un agent : conformité dès la conception (AI Act, RGPD, politiques internes) et moindre privilège par défaut. Descartes ajoute un détail précieux : il range parmi les excès « toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa liberté ». Pour un agent, cela revient à privilégier les actions réversibles et à soumettre toute action irréversible (paiement, suppression, envoi) à une validation humaine.
Maxime 2 : le voyageur égaré dans la forêt
La deuxième maxime est la plus célèbre. Les voyageurs égarés en forêt « ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un côté tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté ».
L'agent qui « tournoie » illustre l'une des pannes les plus courantes en production : appels d'outils en boucle, plan réécrit à chaque étape. La réponse tient en trois mécanismes : des critères d'arrêt explicites, un budget d'itérations et de coût, et une sortie prévue (le passage de main à un humain) quand ce budget est épuisé.
La maxime vaut aussi pour l'organisation. Ne pas changer de direction « pour de faibles raisons », c'est ne pas changer de framework ou de modèle à chaque annonce. Et « s'arrêter en une place », c'est le POC purgatory : le projet qui attend la certitude n'arrive nulle part.
Maxime 3 : changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde
La troisième maxime consiste à « tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde ». On ne maîtrise pas le fonctionnement interne du modèle. On maîtrise le périmètre, les outils, les garde-fous et l'évaluation. Quand un agent n'est pas fiable sur une intention, la tentation est d'empiler les instructions pour plier le modèle. La voie cartésienne est inverse : réduire l'intention, la confier à du code déterministe, ou y maintenir un humain. Tout ce qu'une règle métier ou un script sait faire doit leur revenir.
C'est la vraie réponse à la question qui revient dans les comités de direction : comment s'assurer que des agents aussi puissants se comportent de façon sûre et responsable ? Pas en espérant que le modèle sera sage, mais par des règles décidées avant le déploiement, puis tenues.
✓ Huit questions cartésiennes avant de déployer un agent
-
Évidence. Quel taux de réussite, mesuré sur quel jeu d'évaluation et vérifié par quel juge, autorise la mise en production ?
-
Analyse. Le découpage suit-il les intentions des utilisateurs, ou l'organigramme ?
-
Analyse. Avant de construire un agent, a-t-on vérifié dans le registre que l'intention n'est pas déjà couverte ?
-
Ordre. À quel degré d'autonomie démarre chaque intention, et quelle preuve permettra de monter d'un degré ?
-
Dénombrement. Chaque incident de production devient-il un cas de test ?
-
Première maxime. Quelles actions sont irréversibles, et qui les valide ?
-
Deuxième maxime. Quand l'agent doit-il s'arrêter et passer la main ?
-
Troisième maxime. Qu'est-ce qui pourrait être confié à du code déterministe plutôt qu'au modèle ?
Descartes n'écrivait pas pour les ingénieurs de l'IA. Il écrivait pour quiconque doit agir avec rigueur sans attendre la certitude, et c'est précisément notre métier.
Elhadji Ngom, fondateur d'Omicron AI Labs, conçoit et déploie des systèmes d'IA générative et agentique en production pour des ETI et des grands comptes.
? Questions fréquentes sur la conception d'agents IA
Faut-il construire un agent IA par domaine ou par intention ?
Par intention, dans la plupart des cas. Un agent par domaine reproduit l'organigramme : routage ambigu, demandes à cheval sur deux domaines, trop d'outils et de contexte par agent, tests difficiles à cibler. Un agent par intention traite de bout en bout un résultat précis attendu par l'utilisateur, avec un périmètre étroit et testable. Un registre unique évite que les intentions se dupliquent.
Une architecture multi-agents est-elle toujours préférable ?
Non. Les retours d'Anthropic et de Cognition convergent : commencer par la solution la plus simple et n'ajouter des agents que lorsque c'est nécessaire. Des agents qui collaborent sur une même tâche dispersent les décisions et partagent mal le contexte, et un système multi-agents consomme beaucoup plus de tokens qu'une conversation simple. La bonne question n'est pas combien d'agents, mais selon quel critère on découpe.
Qu'est-ce que la morale par provision de Descartes appliquée à l'IA ?
Dans la troisième partie du Discours de la méthode, Descartes se donne trois maximes pour agir pendant que son jugement reste incertain. Appliquées aux agents IA en production : respecter le cadre légal et préférer les actions réversibles, fixer des critères d'arrêt plutôt que laisser l'agent tourner en rond, et réduire le périmètre de l'agent plutôt que d'espérer plier le modèle.
Peut-on se fier au raisonnement affiché par un agent IA ?
Pas entièrement. Une étude publiée par Anthropic en 2025 montre que des modèles de raisonnement omettent souvent, dans leur chaîne de pensée, une information qui a pourtant orienté leur réponse. Il faut juger un agent sur ses actes, c'est-à-dire les outils appelés, leurs paramètres et leurs effets, journalisés et vérifiables, plutôt que sur ses explications.
Sources
- René Descartes, Discours de la méthode, 1637, deuxième et troisième parties. Citations en orthographe modernisée.
- René Descartes, Méditations métaphysiques, 1641, première méditation.
- Melvin E. Conway, « How Do Committees Invent? », Datamation, avril 1968.
- Anthropic, « Building effective agents », 19 décembre 2024.
- Walden Yan (Cognition), « Don't Build Multi-Agents », 12 juin 2025.
- Anthropic, « How we built our multi-agent research system », 13 juin 2025.
- Anthropic, « Reasoning models don't always say what they think », 3 avril 2025.
- Simon Willison, « The lethal trifecta for AI agents », 16 juin 2025.